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De chasseurs à miliciens : la militarisation des Dozos au Mali

Premier volet d’une série consacrée aux formes militarisées d’autodéfense et de justice populaire, ce rapport analyse la structure, les opérations, l’évolution et l’impact des groupes d’autodéfense dozos dans le centre du Mali.

8 October 2025 26-minute read

Also available in English

From hunters to militias: The militarization of Dozos in Mali

Traditional hunters, known as Dozos, photographed in Mandé, Mali, in February 2014.

Photo by Toujours Passages via Wikimedia Commons

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Principaux enseignements 

  • Les milices dozos ne constituent pas un acteur homogène mais un ensemble fragmenté et diversifié de groupes. Bien qu’ils partagent une identité commune héritée des confréries de chasseurs traditionnels, les groupes armés dozos diffèrent considérablement dans leur composition ethnique, leur organisation interne, leur  chaîne de commandement et leur degré d’engagement politique. Considérer les Dozos comme une catégorie uniforme revient à ignorer les dynamiques locales qui façonnent leurs alliances, leur comportement et leur influence sur le conflit.
  • Les attaques contre des civils ont considérablement sapé la légitimité des milices dozos. Les Dozos se livrent à des violences contre les civils — en particulier à l’encontre des communautés peules, mais également contre d’autres communautés. Ces exactions, souvent perpétrées au nom de l’autodéfense ou de la contre-insurrection, ont alimenté la perception selon laquelle les milices dozos ont recours à des représailles collectives et des ciblages ethniques. Ces pratiques ont également renforcé les discours jihadistes et favorisé le recrutement de combattants. Plutôt que d’assurer la sécurité, leur présence est de plus en plus associée à la peur, aux représailles et à des cycles récurrents de violences.
  • Les liens informels entre les Dozos et l’État ont à la fois renforcé et fragilisé ces milices. La coopération avec l’État a renforcé les milices dozos dans certaines zones. Cependant, cela les a aussi rendus vulnérables aux revirements d’agendas politiques. En 2023 et 2024, l’armée malienne et les forces de Wagner ont réprimé certains groupes dozos qu’elles avaient auparavant soutenus. Cet épisode illustre le rôle contradictoire de l'État, à la fois acteur et arbitre du conflit.
  • Paradoxalement, le groupe jihadiste JNIM est devenu la force la plus efficace pour démobiliser et affaiblir d’autres groupes armés non étatiques, y compris les milices pro-gouvernementales dozos. Grâce à une combinaison de coercition, d’accords informels et de stratégies de communication, le JNIM a convaincu ou contraint des communautés à expulser ou démobiliser les groupes d’autodéfense pro-gouvernementaux en échange d’une protection et d’un accès à des moyens de subsistance. Cette dynamique illustre non seulement l’échec des stratégies étatiques de stabilisation, mais aussi la montée en puissance du JNIM comme acteur armé dominant dans une grande partie du centre du Mali.
  • Les groupes d’autodéfense peuvent devenir un facteur d’insécurité lorsqu’ils échappent à tout contrôle. Les milices dozos, initialement perçues comme une réponse communautaire  à l’insécurité, aggravent souvent les violences à l’échelle locale. Leurs exactions contre les civils — notamment les Peuls — ainsi que leur collaboration avec les forces étatiques et leurs partenaires étrangers, ont transformé des conflits locaux en guerres communautaires de plus grande ampleur. Ces groupes ont également été parmi les premiers à commettre des atrocités à grande échelle contre les civils, créant un précédent en matière de représailles collectives et contribuant à l’intensification des cycles de violences. 

Les groupes d’autodéfense, qui jouaient autrefois un rôle social, spirituel et protecteur au sein de leurs communautés, se retrouvent désormais enlisés dans les cycles de violences qui traversent le Sahel. L’affaiblissement de l’autorité étatique et l’intensification du conflit ont transformé les Dozos en acteurs militarisés. 

Le mot « Dozo » ou « Donso » vient de la langue bamanakan — parlée par les Bambaras, groupe ethnique majoritaire au Mali — et signifie « celui qui rentre chez lui », en référence au chasseur traditionnel qui revient sain et sauf de la brousse, généralement après la chasse.1 En langue dogon, le terme équivalent est « Dana », comme en témoigne le nom du groupe armé majoritairement dogon Dan Na Ambassagou, qui signifie « les chasseurs qui ont foi en Dieu ».

Au fil du temps, leur rôle de gardiens communautaires a progressivement évolué. Ces dernières années, particulièrement dans le centre du Mali, les groupes dozos se sont militarisés et sont devenus de plus en plus impliqués dans les conflits armés. Cette évolution résulte de la montée de l’insécurité, notamment de l’expansion de groupes jihadistes tels que la Katiba Macina, une composante du Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) (ou en français Groupe de soutien pour l’islam et les musulmans (GSIM)), affilié à al-Qaïda. Cette évolution s’est accentuée du fait de l’affaiblissement de la présence de l’État, une conséquence de la prise de contrôle du nord et d’une partie du centre du Mali par les groupes jihadistes en 2012, laquelle a entraîné le retrait des forces armées maliennes (FAMa) de nombreuses zones rurales. Les FAMa, en difficulté pour rétablir leur contrôle territorial, ont abandonné ou se sont repliées de certaines positions militaires sous la pression des attaques jihadistes. Dans ce vide sécuritaire, les milices dozos ont retrouvé leur rôle de défenseurs locaux, organisant des formations de type militaire dans différentes régions. Dès 2018, une grande partie du centre du Mali — en particulier les régions de Mopti et de Ségou — échappait au contrôle effectif du gouvernement, les milices dozos et les groupes jihadistes y exerçant une autorité grandissante.

Les groupes dozos opèrent désormais dans plusieurs zones du centre du Mali fortement touchées par le conflit, notamment les régions de Bandiagara, Douentza, Mopti et Ségou (voir la carte ci-dessous). S’ils affirment protéger leurs communautés, leurs opérations vont au-delà de la simple défense des villages et contribuent à l’escalade de la violence. Ils ont notamment activement combattu la Katiba Macina, une branche du JNIM, et mené des attaques de représailles contre des civils, en particulier des communautés peules accusées de soutenir ou d’abriter des combattants jihadistes. L’établissement de barrages routiers dans plusieurs zones du centre du Mali est une pratique courante des miliciens dozos, notamment le long des axes stratégiques de circulation, afin de surveiller les déplacements, de percevoir des taxes informelles et d’exercer une emprise territoriale. Ces barrages routiers sont aussi devenus des lieux d’exactions où les voyageurs — en particulier ceux issus de la communauté peule — sont la cible d’extorsions, de harcèlements, d’enlèvements, de détentions arbitraires et parfois même de tortures et d’exécutions sommaires.  

Violences politiques impliquant les groupes dozos dans le centre du Mali janvier 2017 - juillet 2025

Malgré un sentiment fréquent d’abandon par les forces étatiques, en raison de retards dans l’apport d’appui militaire, d’un manque de coordination ou du fait d’avoir été laissées exposées après des opérations conjointes, les milices dozos ont à plusieurs reprises réitéré leur coopération avec l’armée malienne et des partenaires étrangers tels que le groupe Wagner et Africa Corps lorsque ces acteurs sont revenus mener des opérations dans leurs régions. Ces interactions ont donné lieu à une coordination informelle au cours de plusieurs opérations militaires, brouillant encore davantage la frontière entre violences étatiques et non étatiques. 

Ce rapport s’appuie sur les données d’ACLED, des recherches de terrain et des entretiens avec des sources locales afin d’analyser la structure et le mode opératoire des groupes dozos, ainsi que leur impact sur les dynamiques plus larges du conflit au Mali. Il examine en particulier trois réseaux principaux : les Dozos du Macina, le mouvement Dan Na Ambassagou et le groupe dissident Dana Atem, issu du Dan Na Ambassagou. En retraçant leur évolution, ce rapport met en lumière la manière dont les interactions des Dozos avec les populations civiles et les groupes jihadistes ont exacerbé les tensions intercommunautaires, alimenté les cycles de violences et transformé des litiges locaux en conflits communautaires de grande ampleur. 

De gardiens à acteurs armés dans un État fragmenté 

La transformation des groupes dozos, de chasseurs traditionnels en groupes d’autodéfense militarisés, s’est accélérée après 2015, lorsque la Katiba Macina a intensifié ses attaques dans le centre du Mali. Lors de ses premières opérations, la Katiba Macina a ciblé des positions de l’armée et des forces de sécurité. Le groupe a mené des assassinats ciblés contre des gardes forestiers, des responsables locaux, des chefs de village, des leaders communautaires et des imams perçus comme des obstacles à ses objectifs ou soupçonnés de collaboration avec l’État.2 À mesure que la violence s'est intensifiée, les forces étatiques se sont progressivement retirées de nombreuses zones rurales, laissant les communautés de plus en plus exposées. En réaction, les autorités maliennes ont commencé à déléguer la défense locale à des milices dozos naissantes, leur fournissant formation, armes et appui financier.3 Ce soutien informel a favorisé la croissance rapide des milices dozos, accélérant la militarisation de la protection communautaire et faisant de l’autodéfense armée une caractéristique structurante de la gouvernance rurale. 

Un tournant majeur a été franchi en 2016 avec l’assassinat de Théodore Soumbounou, un chef dozo dogon respecté, aux mains de combattants jihadistes présumés.4 Sa mort a entraîné une mobilisation plus organisée au sein des groupes Dozos dogons, en particulier dans la région de Mopti. C’est dans ce contexte que s’est formé Dan Na Ambassagou, un groupe d’autodéfense structuré à majorité dogon, visant à coordonner la résistance armée contre l’influence jihadiste. Dan Na Ambassagou se considère comme un mouvement de résistance face à l’expansion jihadiste, mais aussi contre la menace perçue, historiquement enracinée, d’une domination peule. 

La militarisation des Dozos s’est inscrite dans un contexte de conflits anciens entre communautés sédentaires et pastorales. Des tensions récurrentes ont en particulier opposé, à plusieurs reprises, les agriculteurs dogons et bambaras, aux éleveurs peuls, autour de questions liées à l’accès à la terre, aux ressources et à la représentation politique.  Ces dernières années, ces tensions se sont intensifiées, en partie en raison du recrutement de jeunes Peuls marginalisés par les groupes jihadistes. Les accusations de collaboration entre Peuls et combattants jihadistes ont renforcé la méfiance intercommunautaire et déclenché des cycles répétés de violences, entraînant davantage de civils dans le conflit. Ce qui n’était au départ que des différends locaux s’est mué en violences à plus grande échelle, alimentées par l'armement continu des communautés et la militarisation des identités de groupes, débouchant sur ce qui ressemble désormais, dans de nombreuses régions, à des guerres communautaires. Dans ce contexte de militarisation identitaire, les groupes dozos ont eux-mêmes évolué, passant de confréries de chasseurs traditionnels à des milices armées menant de plus en plus souvent des opérations offensives contre des communautés perçues comme rivales et des affrontements directs avec les combattants du JNIM.  

En 2019, une série d’initiatives locales de paix ont tenté de réduire les hostilités entre groupes armés dozos et la Katiba Macina, la faction à dominante peule du JNIM. L’une des initiatives les plus importantes a eu lieu dans les cercles de Macina, Niono, San et Tenenkou, sous la médiation du ministère de la Réconciliation nationale, avec le soutien de l’organisation de la société civile Faso Dambe.5 Ces discussions ont réuni des représentants dozos, des intermédiaires du JNIM, ainsi que des leaders de la communauté peule, dont Boubou Tigal Cissé, plus tard assassiné.6 Le dialogue d’août 2019 a débouché sur des accords informels visant à endiguer la violence et à rétablir une certaine forme de coexistence. Des initiatives similaires ont été menées dans les cercles de Djenné et Bankass, avec le soutien d’une organisation de médiation des conflits,7 impliquant responsables locaux et acteurs communautaires. 

Ces accords, bien que fragiles et largement tributaires d’intermédiaires individuels, ont constitué de rares tentatives de négociation en faveur d’un apaisement au niveau local. Ces efforts de paix ont fait suite à plusieurs années d’intensification des violences entre les acteurs armés impliqués, de représailles contre les populations civiles et d’exacerbation des clivages ethniques. Ils se sont toutefois révélés insuffisants pour empêcher l'escalade du conflit dans le centre du Mali.

Des forces fragmentées et une identité partagée : mode opératoire des milices dozos dans le centre du Mali

Le mode opératoire des groupes d’autodéfense dans le centre du Mali est diversifié et décentralisé, avec peu de coordination entre les différents groupes. Bien que ces groupes soient unis par une identité dozo commune, ils sont souvent désignés, dans les médias, de manière générique comme « Dozos » ou « chasseurs ». Cette désignation tend pourtant à occulter les importantes différences existant au sein et entre ces groupes, notamment en termes de structure, de commandement, d’ancrage territorial et de niveaux d’organisation. Considérer les Dozos comme un acteur unique et homogène risque ainsi de fausser la compréhension de leur rôle dans le conflit et de négliger des dynamiques locales clés qui alimentent les violences et participent à la construction d’autorités informelles.

Dans les régions de Ségou et de Mopti, dans le centre du Mali, on distingue trois principales factions dozos (voir la carte ci-dessous), chacune regroupant de nombreuses sous-unités. Sur la base de recherches menées en collaboration avec un assistant de recherche local, l’auteur a identifié au moins 117 sous-unités dozos. Les sections suivantes présentent les trois principales factions dozos actives dans le centre du Mali, en détaillant leurs modes de commandement, leurs structures organisationnelles et leurs implantations géographiques.

Les zones d'opération dozos dans les régions de Ségou et Mopti par faction

Dan Na Ambassagou

Parmi les groupes armés dozos, Dan Na Ambassagou est le plus structuré. Le mouvement se présente comme une force de résistance face à l’expansion jihadiste. Le groupe est dirigé par Youssouf Toloba, milicien de longue date et figure clé de la mobilisation autodéfense dogon. Dan Na Ambassagou est principalement actif dans les cercles de Bandiagara, Bankass, Mopti et Douentza, et est composé de plusieurs branches distinctes. Les plus importantes sont : la branche principale de Dan Na Ambassagou, couvrant la majeure partie de Bandiagara et une partie de Douentza ; la branche de Bankass, dirigée par Noël Tessougué ; la branche de Fatobougou, active dans le sud de Bandiagara et dans la commune de Fakala à Djenné ;  les branches de Waraba et de Koudjokouyafan, réparties dans différentes zones du cercle de Tominian.

Dan Na Ambassagou fonctionne selon une hiérarchie interne clairement établie et dispose de bureaux de coordination politique dans chacun des cercles où il est actif, notamment Bankass, Bandiagara, Koro et Douentza. Ces unités de coordination servent de pôles administratifs et de mobilisation locaux, renforçant ainsi la présence du groupe sur le terrain. Le mouvement a également étendu son influence à certaines zones de la région de Ségou, avec notamment une branche à Niono dirigée par Siné Dembélé, ainsi qu’un groupe affilié dans le village de Nouh-Bozo, dans le cercle de Djenné. 

Bien que Dan Na Ambassagou soit largement perçu comme un groupe ethnique dogon, le mouvement compte également dans ses rangs des membres issus d’autres communautés sédentaires, parmi lesquelles les Dafing, Samogo, Bobo, Télèm, Mossi et Bozo.8 Cependant, ces alliances se sont parfois fragilisées. Ainsi, dans la zone de Timissa, habitée par des populations bobos, les villageois, qui avaient initialement soutenu Dan Na Ambassagou ou bénéficié de sa protection, s’en sont progressivement éloignés du fait de la montée des tensions dans la région. De nombreux Bobos sont partis, d’autres ont négocié des arrangements avec le JNIM,  tandis que certains ont subi des représailles de la part de Dan Na Ambassagou.9 Cet exemple illustre les fractures internes et les limites des alliances communautaires au sein du groupe. 

Les Dozos du Macina 

Les Dozos du Macina, principalement composés de chasseurs bambaras, ont développé leur propre structure centralisée, avec une base principale établie à Souleye, sous la direction d’Amadou Nionson Diarra. Cette base coordonne les activités dans plusieurs cercles, notamment Ké-Macina, Djenné, San, Ténenkou et Niono. Le réseau est constitué de plusieurs ethnies, dont des membres des communautés bozo, m’Bella, et rimaibe, sédentaires ou sédentarisés, et s’organise autour d’une ensemble de camps militaires rattachés au siège central de Souleye. Les Dozos du Macina opèrent selon une hiérarchie interne comparable à celle de Dan Na Ambassagou, bien que leur engagement politique demeure limité et informel.10 Jusqu’à sa mort, qui serait survenue durant sa détention par le groupe Wagner selon plusieurs sources,11 le leader religieux musulman (ou marabout) Komani Tanapo a joué un rôle clé en tant qu’interlocteur entre le groupe et les autorités, notamment lors des processus de paix locaux de 2019. Depuis lors, des figures comme Sinaly Maïga12 et Bandjie Sininta ont tenté de jouer un rôle similaire.13

Dana Atem

Dana Atem, un petit groupe dogon d’autodéfense dirigé par Sidi Ongoïba, a été formé en 2018 à la suite de désaccords au sein de Dan Na Ambassagou. Sa création reflète le malaise de certains dissidents dogons face au comportement de Dan Na Ambassagou, notamment l’usage de la violence contre des communautés. Dana Atem se présente comme un groupe alternatif, davantage tourné vers la communauté, qui mise sur la coopération avec les autorités traditionnelles locales et les élus, et encourage la collaboration entre communautés dogon et peule pour résister aux combattants jihadistes.14 Le groupe est principalement actif dans les zones de Mondoro et Koro. Contrairement aux Dozos du Macina, Dana Atem dispose d’un petit bureau politique, opère de manière autonome et n’entretient ni coordination ouverte ni conflit déclaré avec Dan Na Ambassagou. Sa création témoigne de tensions internes au sein des réseaux d’autodéfense dogons, sans pour autant indiquer une fragmentation profonde de ces réseaux. 

A l’instar d’autres groupes d’autodéfense dozos, Dana Atem a été impliqué dans des conflits communautaires, en particulier dans la région de Mondoro, où les violences intercommunautaires entre Dogons et Peuls ont dégénéré en affrontements armés entre Dana Atem et des sous-groupes du JNIM, dont la Katiba Serma et Ansaroul Islam, tous deux actifs dans la zone frontalière entre le Mali et le Burkina Faso. Les combattants du JNIM ont imposé un blocus sur la ville de Mondoro en octobre 2019.15 Lorsque ce blocus a été levé en juin 2023, Dana Atem a annoncé son intention de déposer les armes, bien qu’un grand nombre de ses membres aient intégré l’armée régulière à la suite d’accords conclus entre les villages de la zone, où la milice opère, et le JNIM.16 

Relations avec l’Etat et répression 

Les relations entre les Dozos et l’État demeurent ambiguës. Malgré leurs différences, toutes les factions dozos collaborent de manière intermittente avec l’armée malienne et ses partenaires étrangers. Elles ont parfois participé à des opérations conjointes, partagé des renseignements et servi de guides sur le terrain. Bien que le gouvernement ait publiquement condamné les principales exactions commises par les Dozos et appelé à leur désarmement, ces groupes continuent d’opérer.17

En 2023 et 2024, toutefois, les forces maliennes et leurs alliés russes du groupe Wagner ont mené une série d’opérations ciblant les réseaux dozos à Mopti et Ségou. Celles-ci ont conduit à des arrestations, des opérations de désarmement et, dans certains cas, l’exécution de chefs de milices locaux et de leurs proches. Cette dynamique a semblé traduire une tentative ponctuelle de limiter la présence d’acteurs armés opérant en dehors du contrôle direct de l’État. La mort du marabout Komani Tanapo en mars 2024, alors qu’il était en détention, a suscité une vive inquiétude, compte tenu de son rôle dans les médiations d’accords de paix locaux et de son soutien de longue date aux Dozos du Macina. Alors que les autorités l’accusaient d’entretenir des liens avec des jihadistes, de nombreux proches du marabout ont contesté ces allégations, tout en considérant cette arrestation comme incohérente avec ses efforts reconnus de médiation.18 Il avait été arrêté avec 22 autres personnes. Depuis cet épisode, les autorités semblent avoir atténué ces campagnes de répression, reconnaissant ainsi, peut-être, l’utilité opérationnelle des groupes dozos en tant que forces auxiliaires dans les zones où la présence de  l’État demeure faible. 

Une différence notable entre les principaux réseaux dozos réside dans leur niveau de coordination et leurs liens avec les autorités étatiques. Dan Na Ambassagou et Dana Atem sont généralement mieux structurés et entretiennent des relations plus étroites avec les acteurs politiques et militaires, ce qui renforcé leur visibilité et leur influence, tant à l’échelle locale que nationale. 

À la différence des autres factions dozos, Dan Na Ambassagou se distingue par son engagement  politique affiché. Son leader, Youssouf Toloba, a à plusieurs reprises accusé l’armée malienne d’avoir abandonné la région de Bandiagara et a, à certaines occasions, lancé des ultimatums, allant jusqu’à menacer de s’allier aux jihadistes ou aux rebelles touaregs si la sécurité n’était pas rétablie.19 Ainsi, bien que le groupe bénéficie d’une coopération avec l’État, il se positionne simultanément comme allié, critique et substitut de ce dernier. Toloba soutient que la coopération entre l’armée malienne et Dan Na Ambassagou est indispensable pour permettre le retour de l’État et assurer la sécurité de Bandiagara et de ses environs.20 

Tactiques et armement courants

Malgré quelques évolutions dans leurs tactiques, les groupes dozos demeurent désavantagés dans les confrontations directes avec le JNIM, dont les combattants sont plus aguerris, mieux armés et mieux entraînés après des années de combats sur plusieurs fronts. Les milices Dozo utilisent une combinaison de fusils de chasse traditionnels et d’ armes à feu plus avancées, certaines ayant probablement été obtenues par détournement des stocks de l’État. Les factions dozos ont également mis au point  des méthodes rudimentaires pour contrer l’emploi d’engins explosifs improvisés (EEI). Des miliciens de Dan Na Ambassagou ont été aperçus en possession d’armes d’origine yougoslavie et serbe, certaines en parfait état.21 Ces armes confèrent au groupe un avantage relatif sur les autres factions dozos, bien qu’il reste militairement inférieur aux groupes jihadistes en matière de mobilité et de tactiques, et qu’il s’appuie souvent dépendant sur un armement improvisé. Par exemple, les Dozos ont fréquemment recours au « dougouwouli », un canon artisanal fixe  destiné à effrayer les assaillants par le bruit fort qu’il produit.22 

Sur le plan tactique, les groupes dozos combinent des opérations de défense de villages et des actions offensives contre des communautés  soupçonnées d’abriter des combattants jihadistes ou leurs sympathisants. Par exemple, dans les zones disputées, les miliciens de Dan Na Ambassagou maintiennent  des postes de contrôle le long des principaux axes de circulation, notamment entre Sévaré et Bandiagara, entre Bandiagara et Bankass, entre Bandiagara et Koro, ainsi qu’aux abords de Douentza. Ces postes de contrôle sont souvent utilisés pour extorquer de l’argent aux voyageurs, les civils peuls étant particulièrement exposés au harcèlement, à l’intimidation ou à des détentions arbitraires. Les Dozos de Macina mènent des activités similaires et ont imposé des taxes, enlevé et tué des usagers de la route, des commerçants et des personnes se rendant au marché peuls pour la plupart à des postes de contrôle situés notamment à Mbewani, Siribala, Matomo et Yolo, dans la région de Ségou. Bien que les milices justifient la tenue de ces postes de contrôle comme des efforts  visant à améliorer la sécurité locale, ceux-ci sont également devenus des cibles fréquentes des attaques du JNIM. Ces pratiques ont alimenté le ressentiment et exacerbé les tensions ethnique

Les perceptions locales en matière de sécurité et d’identité influencent les interactions entre les milices dozos et les civils. Dans de nombreuses zones dogon et bambara, les Dozos sont perçus comme des protecteurs face à la menace jihadiste. En revanche, au sein de la communauté peule, leur présence est perçue comme une menace.

Ouvrir la boîte de Pandore : la violence des Dozos et l’escalade des atrocités de masse

Les violences de masse perpétrées par les Dozos ont marqué un tournant dans le conflit dans le centre du Mali. De 2016 à 2018, les violences se sont intensifiées, marquées par des  affrontements armés fréquents opposant les milices dozos d’un côté et les combattants jihadistes et les milices peules de l’autre. La violence est devenue de plus en plus meurtrière, avec des attaques de grande ampleur visant des villages entiers. Les milices dozos sont à l’origine de plusieurs des incidents les plus meurtriers rapportés, notamment dans les villages de Koumaga, Lessagou-Peuhl, Bombou et Somena, entre autres. En janvier 2019, des miliciens de Dan Na Ambassagou ont attaqué le village de Koulogon-Peulh, tuant au moins 40 civils selon les informations disponibles. À cet événement a fait suite le massacre d’Ogossagou le 23 mars 2019, au cours duquel des miliciens dozos ont tué environ 160 civils.23 Ensemble, ces événements ont ouvert un nouveau chapitre dans le conflit au  Sahel central, où des violences communautaires localisées ont évolué vers des campagnes plus larges de représailles collectives et d’attaques ciblant des villages. Bien qu’il ne s’agissait pas des premières atrocités de masse rapportées dans la région, ces événements étaient sans précédent par leur ampleur et leur impact. 

Les massacres de Koulogon-Peulh et d’Ogossagou ont été largement attribués à Dan Na Ambassagou, bien que la direction du groupe ait nié toute responsabilité. L’attaque d’Ogossagou a suscité une vive indignation publique et conduit le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, à limoger plusieurs hauts commandants militaires et à exiger la dissolution de Dan Na Ambassagou. Le groupe a refusé de se dissoudre24, les répercussions politiques ayant rapidement conduit à la démission du Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga.25

Les milices dozos ont non seulement contribué à l’escalade des violences dans le centre du Mali, mais elles ont également été parmi les premiers groupes armés non étatiques de la région à commettre des atrocités de masse contre des populations civiles, participant ainsi à l’émergence d’un nouveau mode de guerre, mais aussi à la militarisation des identités et à la montée des hostilités entre les milices dozos d’un côté et le JNIM ainsi que les milices peules de l’autre (voir graphique ci-dessous). Leurs actions ont réduit le seuil de recours à la violence, en normalisant des pratiques telles que les massacres de masse, les enlèvements et la mise à feu de villages. Ces premières atrocités ont non seulement été dévastatrices en elles-mêmes, mais elles ont aussi reconfiguré la manière dont d’autres acteurs armés ont choisi d’opérer. Les groupes jihadistes tels que le JNIM ont commencé à adopter des tactiques similaires, en considérant de plus en plus des communautés entières comme ennemies, sur la base d’un soutien présumé aux groupes d’autodéfense, aux milices ou à l’État.

Victimes civiles causées par des groupes armés non étatiques dans les régions de Ségou et de Mopti janvier 2017 - juillet 2025

Malgré quelques initiatives locales visant à négocier un retour au calme après les massacres de Koulogon-Peulh et d’Ogossagou, les militants du JNIM ont progressivement gagné  du terrain et ont commencé à intensifier leurs opérations à la fin de l’année 2019, notamment au  cœur du pays dogon, dans la région de Bandiagara. Le groupe a coupé l’accès aux principales routes reliant Bandiagara à Bankass et Sévaré, fait sauter des ponts pour entraver la circulation et les déploiements militaires, et intensifié ses attaques contre les postes de contrôle de Dan Na Ambassagou et les villages dogons considérés comme loyaux au groupe. Par exemple, dans le village dogon de Sobane-Da en juin 2019, au moins 35 civils dogons ont été tués lors d’une attaque probablement perpétrée par des militants de la Katiba Macina.26 Au fil du temps, le JNIM a dépassé les milices dozos, tant par l’ampleur que par l’intensité des violences commises (voir graphique ci-dessus).  

Les violences, de plus en plus indiscriminées, se sont ensuite étendues aux opérations militaires maliennes. Les forces étatiques ont intensifié leurs offensives à travers le centre du Mali après le  déploiement du groupe Wagner dans le pats en décembre 2021. La présence de Wagner a permis le retour des FAMa dans des zones dont elles s’étaient auparavant retirées, notamment dans certaines parties des régions de Mopti et de Ségou. Ces opérations conjointes, parfois menées avec des milices dozos, ont également dépassé les activités des milices par leur ampleur et ont souvent entraîné de lourdes pertes civiles, aggravant ainsi le cycle des violences (voir graphique ci-dessus).

Ces déploiements ont également donné lieu à une alliance tripartite entre les FAMa, les forces de Wagner et les milices dozos, qui ont mené ensemble des opérations contre des bastions jihadistes et des personnes soupçonnées de collaboration. Toutefois, ces campagnes ont été fréquemment marquées par une violence indiscriminée, incluant arrestations, exécutions, destructions de biens civils et vols massifs de bétail.27 Les opérations conjointes de contre-insurrection ont souvent confondu combattants jihadistes et civils non-combattants, en particulier des Peuls, mais aussi des membres d’autres groupes ethniques, notamment les Bambaras, Dogons, Songhaïs, Bozos, Arabes et Touaregs.

Les groupes dozos ont activement participé à plusieurs de ces campagnes conjointes, ce qui leur a parfois permis de renforcer leur présence et leur puissance de feu. Cependant, une fois les opérations temporaires  terminées ou l’armée retirée des zones rurales, les Dozos se sont retrouvés exposés et vulnérables face à de nouvelles offensives du JNIM, qui cherchait alors à réaffirmer son influence et à punir ceux associés aux forces pro-gouvernementales. La région de Mopti, où ces dynamiques sont les plus visibles, est restée de manière constante la zone la plus meurtrière du Sahel central en termes de victimes liées au conflit. 

L’implication précoce des groupes dozos dans les violences de masse a eu des répercussions profondes. Elle a terni leur image de protecteurs communautaires et les a plutôt fait apparaître  comme partie prenante d’un conflit élargi, marqué par des cycles de représailles collectives. Le nombre de morts civils attribués aux milices dozos a diminué depuis 2021, probablement en raison de la forte pression militaire exercée par le JNIM à leur encontre, ainsi que de la montée en puissance et de l’influence croissante du JNIM lui-même. Cependant, les modes de violence façonnés par les Dozos continuent d’influencer le déroulement du conflit dans le centre du Mali et dans le reste du Sahel, notamment par les représailles collectives des civils selon des critères ethniques et par la normalisation des violences de masse, également adoptées par d’autres acteurs.

Comment le conflit entre les Dozos et le JNIM a alimenté les guerres communautaires 

Le conflit prolongé entre les groupes d’autodéfense dozos et les militants du JNIM s’est transformé en une guerre communautaire plus large qui a impliqué des populations civiles, perturbé les moyens de subsistance et transformant des différends de village en luttes régionales d’influence dans les régions de Mopti et de Ségou. Dans ce contexte, les civils sont à la fois cibles et  objets de contrôle stratégique, soumis à des changements d’allégeance, à des déplacements forcés et à des violences exercées par plusieurs des parties au conflit. 

Au-delà du centre du Mali, ces dynamiques impliquant les Dozos et le JNIM ont eu des répercussions sur l’ensemble du conflit dans le pays. L’intensification des violences, l’effondrement de la gouvernance locale et l’aggravation  des divisions communautaires ont créé un terrain favorable à l’expansion du JNIM et à l’élargissement de son influence au-delà de ses bastions traditionnels. Après avoir consolidé son contrôle sur certaines zones de l’épicentre du conflit dans les régions de Mopti et Ségou, le JNIM a utilisé ces zones comme base de lancement pour son expansion vers le sud et l’ouest du pays. Cette consolidation a largement contribué à l’expansion croissante du groupe dans les régions de Koulikoro, Kayes et Sikasso — des zones auparavant moins touchées par le conflit (voir la carte ci-dessous)

Zones d'opération des Dozos et du JNIM dans le centre du Mali janvier 2017 - juillet 2025

Les milices dozos n’ont pas seulement ciblé les collaborateurs présumés des jihadistes, mais elles se sont également retournées contre des communautés issues de leurs propres groupes ethniques ayant refusé de les soutenir ou interagi avec le JNIM ou avec des communautés peules. Cela illustre comment la coercition et la méfiance ont fracturé les relations inter et intra-communautés. Le JNIM a tiré parti de ces divisions pour étendre son influence, intervenant parfois en défense des communautés opposées aux milices dozos — comme à Borko en 202028 ou lors des attaques menées en 2022 par les FAMa et Wagner contre les villages de Goumi-Habé et Goumi-Foulbé, respectivement à majorité dogon et peule —, s’assurant ainsi un soutien local et renforçant la légitimité de sa présence.

À la suite de violences et d’exactions  indiscriminées commises contre les populations peules, le JNIM a imposé des sièges et des blocus à plusieurs villes et villages. Il a également fait pression sur les communautés associées aux Dozos ou à l’État pour qu’elles remettent leurs armes et reconnaissent l’autorité du JNIM, en échange d’une protection et d’un accès aux moyens de subsistance. Plusieurs cas dans les régions de Mopti et de Ségou illustrent comment cette dynamique a transformé des différends localisés en guerres communautaires impliquant des communautés entières, souvent sur la base de lignes de fracture ethniques. Les attaques du JNIM contre les villages perçus comme loyaux à l’État ou aux groupes dozos ne sont pas seulement des opérations militaires, tant elles s’inscrivent aussi bien dans la stratégie coercitive du groupe visant à démanteler les poches de résistance locales et à affirmer sa domination. De même, les représailles des Dozos se sont traduites par des violences punitives contre des civils peuls, tandis que les combattants du JNIM et les milices peules ont exploité ces incidents pour présenter le conflit comme un conflit ethnique. Ces luttes pour le pouvoir ont nourri le sentiment d’une punition collective et approfondi les divisions communautaires. L’enchevêtrement des groupes d’autodéfense, des militants jihadistes et des forces étatiques a ainsi brouillé la frontière entre insurrection et guerre communautaire.

Par exemple, dans le village de Farabougou, dans le cercle de Niono, en octobre 2020, des militants du JNIM ont accusé des miliciens dozos bambaras d’avoir commis des exactions contre la communauté peule locale.29 En réponse, les militants du JNIM ont enlevé en masse des personnes se rendant au marché de Farabougou. Des affrontements meurtriers entre les militants du JNIM et les Dozos30 ont abouti à un état de siège prolongé.31 Les militants du JNIM ont coupé l’accès aux biens de première nécessité et menacé de représailles les communautés environnantes. La crise s’est rapidement étendue au cercle de Niono et à ses environs, entraînant l’arrivée de renforts et un cycle de violences en guise de représailles. Après le coup d’État de 2020, la junte malienne a effectué un déploiement très médiatisé à Farabougou, où l’armée a établi et maintenu une présence permanente afin de protéger la population.32 Le siège a culminé par une attaque de grande envergure du JNIM contre la base militaire du village le 19 août 2025. Les combattants du JNIM ont pris le contrôle de la base et pillé une grande quantité d’armes et de munitions avant de mettre le feu au site.33 À la suite de cette attaque, l’armée et la population ont quitté Farabougou. 

Une situation similaire s’est produite à Marébougou, dans la commune de Dérary, dans le cercle de Djenné, où des militants du JNIM ont imposé un siège au village en avril 2021.34 Le siège aurait été provoqué par la violation d’un accord de paix par un chef dozo, qui aurait recruté de nouveaux membres.35 En octobre 2021, des miliciens affiliés aux Dozos de Macina et des membres de Dan Na Ambassagou ont joint leurs forces pour tenter  de briser le blocus. Cette offensive conjointe a échoué, et les affrontements ont fait au moins 50 morts, ce qui en fait l’un des affrontements les plus meurtriers impliquant ces groupes.Les combats se sont rapidement étendus aux villages environnants et ont également touché les communes voisines de Fakala et Femaye, provoquant le déplacement de civils et aggravant l’instabilité de la zone. Cet épisode illustre à la fois les limites tactiques des groupes d’autodéfense et la pression croissante à laquelle ils sont confrontés à mesure que le JNIM étend sa présence à travers le centre du Mali. 

Depuis le milieu de l’année 2023, le JNIM a intensifié sa stratégie d’encerclement dans le centre du Mali, notamment dans les régions de Macina, Djenné et Tenenkou, en imposant des sièges et en exerçant des pressions sur les villages associés aux Dozos. Dans de nombreux cas, cette coercition a conduit à des accords informels par lesquels les habitants et les miliciens ont remis leurs armes au JNIM en échange de garanties de sécurité et de la possibilité de reprendre leurs activités agricoles et de subsistance. Ces accords ont souvent fait suite à des expulsions ou des sièges et reflètent une approche systématique du JNIM consistant à cibler des grappes de villages affiliés aux Dozos afin d’éliminer la résistance locale et d’affirmer son contrôle. En conséquence, des communautés entières ont accepté l’autorité du JNIM pour éviter de nouvelles violences, ce qui a contribué à la démobilisation des groupes dozos et permis au JNIM d’étendre sa présence dans un contexte de faible résistance. De cette manière, le groupe s’est positionné comme une autorité plus stable et plus efficace que l’État ou les groupes d’autodéfense locaux.  

L’expansion du JNIM, toutefois, ne s’est pas réalisée uniquement sur la base de moyens militaires. Son ascension résulte aussi en partie de la perte de confiance dans les institutions étatiques et de l’image de plus en plus négative des milices dozos, perçues comme abusives ou prédatrices. En présentant les miliciens dozos comme des acteurs partiaux et en tirant parti des violences commises par les Dozos, particulièrement hostiles aux communautés peules, le JNIM a gagné le soutien des populations qui se sentent menacées ou exclues. Le fait que la mobilisation dozo ait été, dès le départ, présentée et attaquée sous un angle ethnique a contribué à ce changement. En se positionnant comme le défenseur de ces communautés, le JNIM a affaibli la légitimité des Dozos et transformé une initiative locale de  sécurité en un conflit communautaire plus large. Ce changement a permis au JNIM de consolider son autorité dans les zones rurales autrefois protégées par les groupes d’autodéfense.

Les milices dozos ne mènent plus seulement des actions défensives  isolées ; elles sont désormais impliquées dans un conflit plus large portant sur le territoire et son contrôle, la loyauté des civils et la gouvernance locale. Leur confrontation avec le JNIM s’est transformé en une lutte régionale à des fins d’influence et de contrôle. Alors que cette rivalité s’intensifie, le centre du Mali reste la région la plus meurtrière du Sahel central, avec des niveaux de violence et de mortalité toujours élevés et persistants, de violences et de pertes humaines sont liés à ces dynamiques en évolution. 

Perspective : quel avenir pour les milices dozos ?

Le rôle des milices dozos dans le centre du Mali évolue rapidement. Sous la pression constante du JNIM, les Dozos voient leur contrôle territorial et leur importance opérationnelle diminuer. Dans les zones où l’armée malienne s’est retirée ou n’intervient que de manière ponctuelle, les unités dozos se retrouvent exposées et sans protection. Certaines ont été désarmées ou contraintes à la dissolution par le JNIM, tandis que d’autres restent inactives et attendent le retour des forces armées ou de leurs partenaires du groupe Wagner pour reprendre des opérations conjointes.  

Cet engagement militaire disparate a rendu les communautés de plus en plus vulnérables. Lorsque les forces de sécurité se retirent, le JNIM lance souvent des campagnes de représailles contre les villages qu’il considère comme alliés des Dozos ou de l’État. Ces offensives sapent encore davantage la confiance des populations locales envers les groupes d’autodéfense et forcent les communautés à chercher d’autres stratégies pour assurer leur survie et leur protection. 

Dans de nombreuses zones, cela a conduit à la conclusion d’accords informels avec le JNIM. Les communautés ont accepté l’autorité du groupe en échange de la possibilité de reprendre l’agriculture, la pêche, le commerce et d’autres activités essentielles à leur subsistance. Une fois sous l’influence du JNIM, les communautés doivent souvent respecter des règles strictes, notamment le paiement de la zakat (taxes ou aumônes islamiques), l’obligation pour les femmes de porter le voile, ainsi que l’interdiction faite aux Dozos démobilisés de porter leur tenue sacrée de chasseurs, de couleur ocre ou brune. Les militants du JNIM s’adonnent également fréquemment à la destruction d’objets sacrés tels que des statues sculptées et des amulettes et talismans protecteurs appelés « gris-gris », utilisés dans les pratiques animistes locales, et considérés comme de l’idolâtrie par le JNIM. Ces accords exigent souvent que les Dozos remettent leurs armes et limitent leurs activités, les privant ainsi de leur rôle de protecteurs communautaires.

Cette situation présente un paradoxe, car ce n’est pas l’État, mais un groupe armé rival non étatique qui démantèle activement les structures des milices dozos. En exploitant à la fois la faiblesse tactique des Dozos et la peur suscitée par ses violences indiscriminées contre les civils, le JNIM s’est imposé comme une force plus crédible et plus efficace dans un contexte marqué par l’absence d’une présence étatique stable. Grâce à une stratégie coercitive mêlant menaces, sièges et accords négociés, le JNIM a réussi à démobiliser les groupes dozos dans une grande partie du centre du Mali.

Parallèlement, l’État malien a joué un rôle ambigu. Il a agi à la fois comme partie prenante du conflit et comme médiateur dans les efforts visant à contenir la violence. En décembre 2020, le gouvernement de transition a chargé le Haut Conseil islamique de négocier les accords de Niono, qui ont été signés en mars 2021, aboutissant à un cessez-le-feu temporaire entre les miliciens dozos et les combattants de la Katiba Macina, après plusieurs mois d’affrontements meurtriers dans le cercle de Niono. Bien que l’accord ait permis aux Dozos de conserver leurs armes et ait accordé certaines concessions aux jihadistes, il s’est effondré en l’espace de quelques semaines.36 Comme vu précédemment, cet accord et d’autres tentatives de médiation menées par l’État n’ont pas permis de trouver des solutions durables, car ces ententes fragiles sont souvent remises en cause à la suite de changements dans les rapports de force ou de résurgence de différends. L’implication irrégulière de l’État a, au contraire, souvent accru la volatilité des dynamiques locales, créant des conditions dans lesquelles les communautés doivent choisir entre la protection peu fiable de l’État et ses alliés dozos et la stabilité coercitive offerte par le JNIM.

Ce changement pose un dilemme majeur pour l’avenir de la sécurité communautaire. Les milices dozos n’ont jamais eu vocation à devenir des forces de sécurité officielles. Leur militarisation les a fait durablement basculer dans une logique de conflit armé. Aujourd’hui, leur présence peut exposer les populations civiles à des risques accrus lorsque les forces étatiques n’assurent pas une protection suffisante. Ces mêmes populations sont également exposées à des risques de représailles de la part des forces étatiques et de leurs alliés pour s’être soumises à l’autorité du JNIM, et peuvent donc être accusées de complicité avec les combattants jihadistes.

Les tentatives d’intégration des miliciens dozos dans l’armée nationale soulèvent d’autres inquiétudes, puisque certains membres des Dozos ont notamment été impliqués dans de graves exactions, en particulier contre des civils peuls. Sans processus inclusifs, sans vérification rigoureuse, sans mécanismes de supervision et de redevabilité, une telle intégration risque de renforcer les biais ethniques au sein des forces de sécurité et de saper davantage la confiance du public. Ces limites ont déjà freiné les initiatives précédentes de désarmement, démobilisation et réintégration, et ont mis en lumière les risques liés à l’intégration de forces irrégulières sans prise en compte des griefs communautaires liés aux ciblages ethniques, à l’impunité pour les atrocités commises par le passé et à l’absence de protection pour les populations marginalisées.

Stabiliser le centre du Mali exige plus qu’un désarmement ou qu’une prise de contrôle formelle des milices. Les interventions futures doivent se concentrer sur la manière dont les communautés gèrent concrètement l’insécurité, sur la façon dont le pouvoir et la légitimité sont négociés à l’échelle locale, et sur les moyens de restaurer une autorité publique inclusive dans les zones contestées. Elles doivent également examiner l’impact de la militarisation de l’autodéfense et de la mobilisation sur base ethnique  sur des sociétés déjà fracturées, ainsi que sur la dynamique globale du conflit. Faire face à l’influence croissante du JNIM et à l’affaiblissement des milices dozos passe par le renforcement de la sécurité sur le terrain et la mise en place d’un cadre durable de gouvernance, de justice et de redevabilité dans des régions marquées par la compétition armée et la fragmentation de l’autorité étatique.

Ce rapport a été écrit en anglais puis traduit en français. Les lecteurs doivent se référer au rapport en anglais en cas de divergence.

Visuels réalisés par Christian Jaffe.

Footnotes

  1. 1

    Alicia Artego, « A la découverte des chasseurs Dozo, une confrérie ésotérique et influente du pays Malinké », Kumakonda, 20 février 2023 (anglais)

  2. 2

    International Crisis Group, « Mali central: la fabrique d’une insurrection ? », 6 juillet 2016 p. 10 (anglais)

  3. 3

    Entretien avec un jeune leader peul de Mopti, ACLED, août 2025.

  4. 4

    Human Rights Watch, « ‘’Avant nous étions des frères’ Exactions commises par des groupes d’autodéfense dans le centre du Mali », 4 décembre 2018 p. 278 (anglais)International Crisis Group, « Enrayer le communautarisation de la violence au centre du Mali », 9 novembre 2020 p. 3 (anglais)

  5. 5

    Jeune Afrique, « Mali : accords de paix entre groupes armés peuls et dogons dans le centre », 5 août 2019

  6. 6

    Boubou Cissé a été assassiné près de son domicile dans le quartier Yirimadio de la capitale, Bamako, le 18 mars 2025. Facebook @Fre-info Nelson Bichichi, 19 mars 2025 (anglais) 

  7. 7

    Centre pour le dialogue humanitaire (HD), « Les communautés Dafi, Samoko, Fulani, Dogon et Bozo signent un accord de paix à Baye dans la région de Mopti au Mali », 27 juillet 2019 (anglais)

  8. 8

    Rida Lyammouri, « Centre du Mali : mobilisation communautaire armée en crise », Resolve Network, 29 novembre 2021 p. 21 (anglais)

  9. 9

    Entretien avec un jeune leader peul de Mopti, ACLED, août 2025.

  10. 10

    Entretien avec un jeune leader peul de Mopti, ACLED, juillet 2025.

  11. 11

    David Baché, «Mali : mort en détention du marabout Komani Tanapo », Radio France International, 20 mars 2024

  12. 12

    Des combattants du JNIM ont assassiné Sinaly Maïga à son domicile, dans le village de Diombougou, en novembre 2022.

  13. 13

    Entretien avec un jeune leader peul de Mopti, ACLED, juillet 2025.

  14. 14

    Signe Marie Cold-Ravnkilde et Boubacar Ba, « Acteurs et facteurs de conflits au Sahel : décryptage des ‘nouvelles guerres climatiques’ », Institut danois d’études internationales (DIIS), 2022 p. 34 (anglais)

  15. 15

    Oumou Traoré, « Mondoro sous blocus : le ras-le-bol des résidents », Mali Actu, 23 février 2022

  16. 16

    Entretien avec un jeune leader peul de Mopti, ACLED, août 2025.

  17. 17

    « Mali: Dan Nam Ambassagou refuse sa dissolution demandée par les autorités », Radio France International, 28 mars 2019

  18. 18

    « Mali: Dan Nam Ambassagou refuse sa dissolution demandée par les autorités », Radio France International, 28 mars 2019

  19. 19

    Modibo Koné, « Abandon de la population du centre : Toloba lance un ultimatum de 15 jours aux autorités », Bamada.net, 20 octobre 2020 ; Bourama Keita, « La milice dogon Dan An Amgassagou lance un ultimatum aux autorités : son chef Youssouf Toloba veut rejoindre les jihadistes ou l’Azawad si… », aBamako, 18 décembre 2020

  20. 20

    Facebook @Antorola, 21 août 2025 (anglais)

  21. 21

    X @MENASTREAM, 24 août 2021 (anglais)

  22. 22

    X @MENASTREAM, 20 septembre 2021 (anglais)

  23. 23

    Human Rights Watch, « Combien de sang faudra-t-il encore verser ? », 10 février 2020 (anglais)

  24. 24

    « Mali : Dan Nam Ambassagou refuse sa dissolution demandée par les autorités », Radio France Internationale, 28 mars 2019

  25. 25

    « Le Premier ministre malien Maïga et le gouvernement démissionnent après le massacre d’Ogossagou », Al Jazeera, 19 avril 2019 (anglais)

  26. 26

    Radio France International, « Mali : qui est derrière l’attaque de Sobane ? », 12 juin 2019 ; Human Rights Watch, « “Combien de sang doit encore être versé ?” » 10 février 2020 (anglais)

  27. 27

    Morgane Le Cam, « Au Mali, la montée en puissance de l’armée fait craindre une multiplication des bavures », Le Monde, 3 mars 2022

  28. 28

    X @Ocisse691, 18 mars 2020Facebook @The AES Corporation, 17 mars 2020

  29. 29

    Radio France Internationale, « Mali : Qui sont les assaillants de Farabougou ? », 21 octobre 2020

  30. 30

    Maliweb, « Affrontements meurtriers entre groupes terroristes et mouvements d’autodéfense à Farabougou près de Chouala (Niono) : dix chasseurs tués et d’autres portés disparus », 12 octobre 2020

  31. 31

    Rida Lyammouri, « Conflits intercommunautaires, groupes armés et processus de consolidation de la paix multipartite : le cas du cercle de Niono au Mali », mars 2022

  32. 32

    Alexander Thurston, « Coups d’État militaires, jihadisme et insécurité au Sahel central », Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE), avril 2024 (français)Dr David Doukhan, « Le JNIM (Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin) continue de s’étendre au Mali et au Burkina Faso », Institut international de lutte contre le terrorisme (ICT), janvier 2024 (anglais)

  33. 33

    « Mali : Des jihadistes attaquent deux positions militaires », Le Monde, 20 août 2025 ; X @influhunter, 19 août 2025

  34. 34

    Rida Lyammouri, « Conflits intercommunautaires, groupes armés et processus de consolidation de la paix multipartite : le cas du cercle de Niono au Mali », mars 2022

  35. 35

    Communications personnelles avec un jeune leader peul de Mopti, ACLED, avril 2021

  36. 36

    David Baché, « Dans les coulisses de l’accord de Niono au Mali [1/4] », Radio France Internationale, 12 avril 2021 ; David Baché, « Que contient l’accord de Niono au Mali ? [2/4] », Radio France Internationale, 13 avril 2021

Country
Mali
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